Juifs de France : chronique d’une haine ordinaire

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Dans la rue, les commerces, à l’école, à la fac… Ils sont victimes d’agressions et d’insultes antisémites. Face à ce harcèlement quotidien, ils s’adaptent. Témoignages.

Par Bartolomé Simon, avec Jérôme Cordelier, Clément Pétreault, Mathilde Siraud, Émilie TrevertPublié le 13/10/2023 à 06h35

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Yaël Braun-Pivet à son bureau de l’hôtel de Lassay, à Paris, le 27 septembre. Depuis son entrée en fonction, l’avocate – juive – reçoit pléthore de mails et courriers anonymes à connotation antisémite.
Yaël Braun-Pivet à son bureau de l’hôtel de Lassay, à Paris, le 27 septembre. Depuis son entrée en fonction, l’avocate – juive – reçoit pléthore de mails et courriers anonymes à connotation antisémite.© Elodie Gregoire

Temps de lecture : 9 min

D’une voix blanche, la présidente de l’Assemblée nationale raconte son étrange découverte : en même temps que la notoriété sont arrivés les premiers courriers antisémites, tous anonymes, évidemment. Des injures, des croix gammées, des étoiles de David, des petits cercueils dessinés portant le nom de ses enfants et, sur Internet, des avalanches de tweets, innombrables et enragés. Yaël Braun-Pivet montre la dernière missive reçue à sa permanence, rédigée d’une écriture compulsive et tremblotante. Des insultes, vulgaires et violentes.LE JOURNAL DU SOIR

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Un choc pour cette ancienne avocate qui a grandi dans un milieu juif très libéral, une famille dans laquelle l’antisémitisme n’était plus qu’un sujet de livre d’histoire. « Personne ne m’avait mise en garde. Je pensais que la République laïque qui avait accueilli mes grands-parents avait fait son œuvre. » À chaque courrier, elle repense à ses grands-parents justement. « Cette résurgence leur aurait fait terriblement mal. C’est triste à dire, mais je préfère qu’ils ne soient plus là pour voir ça. » Elle a été tentée de faire comme si rien de tout cela n’existait, comme si cela ne l’atteignait pas. « Ce serait mentir, parce que cela m’affecte. » Parfois, elle publie sur les réseaux sociaux des photos des lettres qu’elle reçoit, qu’importe si cela fait jubiler leurs auteurs. « Je ne veux pas baisser la tête. Rien ne sert de nier ce phénomène, il ne faut pas le minorer, il faut systématiquement le dénoncer. » Attaquée parce que femme, parce que puissante, parce que juive… « C’est le monde extérieur qui vous assigne, qui vous réduit à une identité que vous n’avez pas choisie. C’est assez étrange, car la religion n’est pas franchement un élément saillant de mon existence. Si je devais me définir, je crois que le mot juif viendrait peut-être en 30e ou en 40e position. » Ces attaques épistolaires ne l’empêchent pas de dormir, mais l’idée qu’elles puissent se traduire en actes alimente une « angoisse latente ». Une angoisse accentuée par l’attaque terroriste d’Israël par le Hamas le week-end dernier. La violente résurgence du conflit israélo-palestinien pourrait bien raviver sur le sol français un antisémitisme persistant.

Discrétion. Cet antisémitisme arrive toujours avec la notoriété. La boîte aux lettres de Rachel Khan, autre personnalité médiatique exposée, déborde elle aussi de courriers malveillants. La vague a déferlé après que le rappeur Médine a qualifié cette fille de déportée de « resKHANpée »« Comme la classe politique n’a pas unanimement condamné l’injure, cela a ouvert la porte à un torrent d’antisémitisme, déplore Rachel Khan, qui avait déjà été attaquée par Dieudonné. C’est comme lorsque Le Pen disait “Durafour crématoire”. Il y a toujours un ricanement autour de la Shoah. »

Certaines composantes de la Nupes ou du NPA sortent de l’arc du bon sens républicain et versent dans ce qu’on peut appeler l’apologie du terrorisme. Honte à eux !Haïm Korsia, le 10 octobre au « Point »

L’antisémitisme le plus violent se manifeste à chaque épouvantable meurtre sur fond de haine des Juifs : Ilan Halimi en 2006, l’attentat à l’école Ozar Hatorah de Toulouse en 2012 ou Sarah Halimi en 2017… Depuis le week-end dernier, les autorités françaises sont sur le qui-vive. Un télégramme du ministère de l’Intérieur a demandé aux préfets la plus grande vigilance autour des synagogues. L’état-major policier a également demandé à ses commissariats de faire remonter les signaux faibles. Ainsi, à Paris, deux hommes ont été interpellés : l’un criait « Allahu akbar » devant une école-synagogue du 19e arrondissement, quand l’autre insultait, devant une synagogue du 16e, des fidèles en les traitant de « sales juifs ». Plus de 700 signalements pour des propos antisémites en ligne ont été réalisés sur la plateforme Pharos. Et 10 personnes ont été interpellées pour des faits antisémites. Il a été demandé aux policiers de relever le moindre comportement suspect aux abords des lieux de culte. Des voitures qui tournent ou restent garées devant les synagogues, des regards insistants ou encore des hommes qui miment des tirs de pistolet face aux fidèles…

Cette petite musique nauséabonde provoque chez bien des Juifs l’angoisse « latente » décrite par Yaël Braun-Pivet et incite souvent à la discrétion, à l’adaptation, quand ce n’est pas au repli sur soi et sur les siens.

Les témoins que nous avons contactés ont pour la plupart requis l’anonymat. Ils s’accordent sur ce constat : en 2023, on ne crie pas sa judéité sur tous les toits. « Quand je porte ma kippa, je sens les regards désagréables, alors elle reste dans ma poche pendant shabbat, surtout quand je me balade avec mon fils », justifie David*, 49 ans, habitant historique du 19e arrondissement de Paris, un quartier populaire où vit une importante communauté juive. Parce qu’elle porte l’uniforme d’une école juive, sa fille de 13 ans s’est déjà fait insulter deux fois dans la rue cette année. « On ne se sent pas toujours en sécurité, déroule David, qui ne tarit pas d’anecdotes. L’une de mes amies a mis sa mezouza [objet de culte placé à l’entrée des maisons, NDLR] devant sa porte, elle s’est fait cambrioler. C’est la seule dans son immeuble. Et, à la sortie des synagogues, des types croient nous provoquer en agitant des drapeaux algériens… » 

Quid du délit d’apologie

Le code pénal ne définit pas l’apologie, punie de 5 ans de prison quand il s’agit de terrorisme. La jurisprudence s’en est chargée, l’assimilant à « un discours incitant à porter sur le crime un jugement favorable ». La Cour de cassation a considéré que l’apologie est constituée quand une personne manifeste « une égale considération » pour les victimes et les auteurs de l’acte. Ainsi, Dieudonné fut condamné pour avoir déclaré « Je me sens Charlie Coulibaly ».« La volonté de justification est l’élément central » de l’infraction, décrypte Christophe Bigot dans son Pratique du droit de la presse (Dalloz). N. B.

« Obsession identitaire ». Avant même les récentes mesures de protection, les Juifs de France se sont résolus à exercer leur culte escortés par des policiers. « Il y a quelque chose dans l’air ambiant, ressent Simon*, un consultant de 31 ans. On l’a intériorisé. Dans les manifestations, pour n’importe quelle cause, on s’habitue à tomber sur des pancartes ou des discours antisémites. Comme lorsque Finkielkraut avait été exfiltré d’une manifestation des Gilets jaunes en 2019 [où il avait été interpellé au cri de « sioniste » et de « sale race », NDLR]. On a appris à se désensibiliser. »

Pour faire passer leurs idées, les marchands de haine contournent la loi. Ainsi, ils utilisent le terme de « dragons célestes », issu du manga One Piece, pour désigner les Juifs. Sous couvert de critique de la finance internationale, ils égrènent les noms de banquiers juifs dans des textes de rap à succès, à l’image de Freeze Corleone. Les préjugés ont toujours la vie dure : le Juif est forcément riche, avare, escroc. « On entend les mêmes blagues douteuses : “Ah, les Juifs, vous aimez l’oseille, vous êtes dans les magouilles” », soupire David.

Ce mépris, certains le ressentent dès la cour de l’école. Le fils d’Anna*, âgé de 8 ans, joue dans un club de football à Paris. Un samedi, il ne se présente pas à son match car il fête Yom Kippour. De retour à l’entraînement le mercredi suivant, ses petits coéquipiers le questionnent sur son absence. Il se justifie. « Ici, on n’aime pas les Juifs », lui lâche un enfant.

Dans une école publique du nord de Paris, Salomé*, 9 ans, subit aussi les questions incessantes de ses camarades : « D’où tu viens ? C’est quoi ta religion ? »« Je ne sais pas », balaie-t-elle. Mais les enfants insistent. Pour la mère, non pratiquante et laïque avant tout, même les petits sont dans une « obsession identitaire »« Ma fille a compris qu’il valait mieux ne pas dire qu’elle était juive d’origine pour avoir la paix. »

L’antisémitisme sévit aussi sur les bancs de la fac. En questionnant les étudiants juifs sur le sujet, l’Union des étudiants juifs de France (UEJF) a constaté qu’il avait souvent pour déclencheur la question brûlante d’Israël. « Parce qu’on est Juif, on doit rendre des comptes, faire le service après-vente du gouvernement israélien et se désolidariser tout de suite, confirme Lila*, 26 ans. Alors qu’on n’a absolument pas à s’en justifier… »

« Solitude violente ». « Derrière cette injonction à se justifier des actes d’Israël, il y a ce sous-entendu de la double allégeance : un Juif n’est jamais complètement français, il est à la solde de l’étranger », analyse Samuel Lejoyeux, président de l’UEJF. Les locaux de son association ont été tagués en mai, à l’université Paris-8, d’un : « Vive la Palestine. 39-45 le retour soyez preparer (sic). »

Pour la plupart des Juifs que nous avons interrogés, les paroles et crimes antisémites seraient trop pris à la légère. « En tant que juive de gauche, je constate que les politiques ne s’indignent pas toujours s’il s’agit d’actes antisémites », regrette Lila. « Ce qui choque les Juifs, c’est la négation des actes antisémites, reprend Samuel Lejoyeux. On se retrouve parfois seuls. Cette solitude est violente, on a l’impression de faire un caprice de privilégié. » 

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« Sale juif ». Extrait de la lettre d’un élève de CM2 sommé par la directrice de présenter ses excuses à un camarade qu’il avait traité de « sale juif » après un cours évoquant le judaïsme dans une école privée parisienne, en 2023.

Le président de l’UEJF cite le meurtre de Mireille Knoll, dont le caractère antisémite a été contesté, ou encore cette phrase, répétée dans les médias après la mort de Samuel Paty, en 2020 : « C’est la première fois que ça touche une école. » Oubliant, au passage, l’attentat perpétré par Mohammed Merah dans l’école juive Ozar Hatorah, à Toulouse, en 2012. Comme d’autres organisations juives, la boîte aux lettres virtuelle de l’UEJF déborde d’injures et de menaces. Le dernier e-mail hostile date d’il y a seulement quelques semaines. Un anonyme y dénonce la « vermine juive » et « l’holofraude »« On n’y prête presque pas attention », souffle, désabusé, Samuel Lejoyeux.

Fatalisme. Même au supermarché, sur la route ou en vacances, de nombreux Juifs ne sont pas à l’abri. Beaucoup d’entre eux s’adaptent, marchent sur des œufs et rasent les murs. « Quand on me demande ce que je fais dans la vie, si je ne le sens pas, je dis : documentaliste », confie Noémie*, qui travaille dans une association juive. « Il y a un côté “pas de vagues” », remarque Valérie Maupas, responsable de l’American Jewish Committee (AJC) en France.

Concrètement, c’est ce rabbin qui vit en HLM tout près de Paris et s’efforce de raccompagner systématiquement ses enfants à la maison ; ce sont ces pères de famille qui ont adopté la casquette à la place de la kippa ; ce sont ces femmes qui ne portent plus leur magen David (étoile de David) autour du cou dans l’autobus. « Si je pars en vacances en Israël, je préfère dire que je vais dans le Sud », admet une étudiante. Le vendredi soir, quand les fêtards sont de sortie, les juifs fêtent shabbat. Ils trouvent souvent une autre raison que la religion pour justifier leur absence.

« J’ai vécu à New York et c’est bien plus simple d’y dire qu’on est Juif », estime Sarah*, 30 ans. Simon, dont la femme est américaine, se trouve toujours « mal à l’aise » lorsqu’elle parle d’Israël dans un taxi ou lâche des mots en hébreu dans le métro. « Par précaution, je n’évoque jamais ces sujets dans des taxis, dit-il. J’ai déjà eu affaire à des chauffeurs Uber qui me disaient ne pas utiliser Waze parce que “c’est fait par des Israéliens”… »

Depuis plusieurs années se produit une « migration intérieure » de la Seine-Saint-Denis vers le 19e arrondissement de Paris, et désormais du 19e au 17arrondissement, où se trouve la plus grande communauté juive d’Europe selon l’AJC §

Les prénoms ont été modifiés.

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