| On l’appelait Père Jacques. Cet homme d’Eglise fut très tôt lucide sur la menace nazie. Lucien Bunel ouvre, durant la période d’Occupation, les portes de son collège à celles et ceux que les persécutions condamnent à la clandestinité. Trois jeunes Juifs, Jacques Halpern, Maurice Schlosser et Hans Helmut Michel y sont accueillis sous de faux noms, tandis que Lucien Weil, professeur exclu de l’enseignement par les lois antisémites de Vichy, y trouve lui aussi refuge. Plusieurs membres des familles de ces enfants furent arrêtés lors de la rafle du Vel d’Hiv. Le 13 janvier 1944, deux jours avant son arrestation, le père Jacques écrit à son frère René : « Il est fort possible qu’avant peu des événements très graves se passent à mon sujet. Si je suis fusillé, réjouissez-vous, car j’aurai réalisé mon idéal : donner ma vie pour tous ceux qui souffrent. » Cette citation, bouleversante de clarté, d’hauteur et d’abandon, explique à elle seule la profondeur de son engagement. « L’histoire est tragique », disait Raymond Aron. Le 15 janvier 1944, la Gestapo surgit au collège à la suite d’une dénonciation. Tous les élèves sont alors rassemblés dans la cour pour l’appel. Les trois enfants juifs sortent, suivis du Père Jacques. Il leur lance : « Au revoir, les enfants ! À bientôt ! » Et tous, élèves et professeurs, répondent dans un même élan : « Au revoir, mon Père », en applaudissant. Cette scène, devenue l’une des plus poignantes de cette histoire, dit à elle seule la force morale de cet homme et l’attachement qu’il suscitait. Les trois enfants sont arrêtés avec le Père Jacques. Déportés à Auschwitz, les jeunes garçons ne reviendront jamais. Lucien Bunel, transféré de Fontainebleau à Compiègne, puis à Sarrebrück, Mauthausen et enfin Gusen, survit jusqu’à la libération du camp, avant de mourir le 2 juin 1945 à la suite de son calvaire. Marsmpiègne, où il reste du 6 au 28 mars 1944, il comprend plus encore le sens de son sacrifice et confie : « Je ne veux pas partir, il y a trop de malheureux, trop de souffrances ; je le sens, il faut que je reste ! » encore, il soutient les autres, prie, écoute et réconforte. Un témoin se souvient : « C’était alors une consolation de nous enrichir en écoutant le Père Jacques… » Déporté ensuite au camp de représailles de Sarrebrück, Neue-Breme, puis transféré à Mauthausen et à Gusen, où il appartient à la catégorie « Nacht und Nebel » – celle des civils accusés d’actions contre l’occupant allemand – le Père Jacques continue, au cœur même de l’univers concentrationnaire, à risquer sa vie pour les autres. Devant l’état de saleté repoussante du bloc de l’infirmerie, il obtient l’autorisation de s’en occuper. Un ancien déporté rapporte : « Il se dépensa sans compter. Il nettoya les malades un à un. Il fit un travail surhumain malgré les coups dont il était gratifié journellement ». Dans le camp, il exerce clandestinement son apostolat, célèbre même trois messes le jour de Pâques 1944, et demeure une présence fraternelle pour ceux qui s’effondrent. Les témoignages des survivants disent l’empreinte qu’il laissa dans la déportation. L’un d’eux écrit : « Nous n’avons jamais cessé de tenir haut l’esprit, de lutter contre cette “dépréciation” spirituelle qui courait le camp parce que le Père Jacques était là, près de nous, aidant ceux qui n’en pouvaient plus, relevant ceux qui tombaient, donnant même son pain à ceux qui avaient faim. Sa présence était la preuve du Dieu vivant. » Un autre affirme encore : « Notre volonté était de ne pas nous soumettre, de résister, de sauver l’homme ; survivre aussi par la volonté de témoigner qu’on pouvait, par son comportement, demeurer un homme, et le Père Jacques nous y a aidé. » Son destin a profondément marqué les mémoires. Il inspirera des années plus tard le film Au revoir les enfants, réalisé par Louis Malle en 1987. Raconter aujourd’hui l’histoire du Père Jacques, c’est rappeler le prix du courage sous l’Occupation, mais aussi dans la déportation. Son choix de cacher des Juifs et d’accueillir des persécutés dans son collège lui coûtera sa liberté, puis sa vie. Une vie dédiée aux autres : même à son crépuscule, au camp, il reste celui qui a refusé la brutalité, l’indifférence et l’abandon. |
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