Lettre ouverte au Président de la République

Une République qui laisse ses Juifs seuls face à l’antisémitisme s’abandonne elle-même
Monsieur le Président de la République,
Cette tribune vous est adressée solennellement par l’Observatoire Juif de France.
Elle n’est ni une supplique, ni une polémique partisane. Elle est le cri d’alarme d’une association républicaine submergée par les plaintes, les signalements, les témoignages et les atteintes répétées visant les Juifs de France, les artistes juifs ou israéliens, la liberté culturelle, la neutralité scolaire et, au-delà, l’autorité même de l’État.
Il arrive un moment où le silence devient une faute. Il arrive un moment où la prudence institutionnelle ressemble à de la lâcheté. Il arrive un moment où les communiqués compatissants, les déclarations convenues et les indignations rituelles ne suffisent plus.
Ce moment est arrivé.
L’Observatoire Juif de France est aujourd’hui submergé. Submergé par les plaintes, les signalements, les captures d’écran, les témoignages de victimes, les alertes d’établissements scolaires, les propos haineux, les appels au boycott, les menaces voilées ou explicites, les humiliations publiques, les renoncements culturels, les annulations de spectacles, les injures antisémites désormais proférées avec une désinvolture glaçante.
Nous ne refusons pas d’agir. Nous refusons d’être laissés seuls.
Une association, même déterminée, même habilitée, même pleinement engagée dans la défense du droit, ne peut pas devenir à elle seule le parquet de substitution de la République. Elle ne peut pas remplacer le ministère de l’Intérieur, le ministère de la Justice, l’Éducation nationale, les rectorats, les préfectures, les directions d’établissements culturels, les plateformes numériques et les autorités administratives indépendantes. Elle ne peut pas, avec des moyens humains et financiers limités, absorber à elle seule la marée noire de l’antisémitisme contemporain.
Or c’est exactement ce qui se produit.
À chaque injure antisémite, on nous demande de porter plainte. À chaque appel à la haine, on nous demande de saisir le parquet. À chaque spectacle boycotté, on nous demande de réagir. À chaque artiste juif ou israélien mis à l’écart, on nous demande de dénoncer. À chaque dérive dans un établissement scolaire, on nous demande d’alerter l’académie. À chaque slogan immonde, à chaque relativisation du 7 octobre, à chaque inversion accusatoire, à chaque « antisionisme » servant de masque transparent à la haine des Juifs, on nous demande de tenir bon.
Mais où est l’État ?
Où sont les rectorats lorsque des contenus militants entrent dans les écoles sous couvert de pédagogie ? Où sont les académies lorsque des spectacles, des interventions ou des initiatives culturelles sont annulés, boycottés ou rendus impossibles dès lors qu’un lien réel ou supposé avec Israël apparaît ? Où est le ministère de la Culture lorsque la liberté de création recule sous la pression de groupes idéologiques ? Où est la Justice lorsque les plaintes s’empilent, que les victimes s’épuisent, que les associations s’asphyxient ? Où sont les préfets lorsque l’ordre public est invoqué, non pour protéger la liberté culturelle, mais parfois pour justifier le renoncement ?
Nous sommes fatigués des condamnations sans conséquences.
La République n’a pas été fondée pour commenter les atteintes à ses principes, mais pour les combattre. Elle n’a pas été fondée pour observer les Juifs de France se défendre seuls, dossier après dossier, plainte après plainte, audience après audience. Elle n’a pas été fondée pour transformer les associations en amortisseurs de la faillite publique.
Depuis le 7 octobre, un basculement s’est opéré. Ce qui était autrefois honteux se dit désormais à voix haute. Ce qui se murmurait se publie. Ce qui se cachait derrière des pseudonymes s’affiche sur des plateaux, dans des cortèges, sur des murs, dans des amphithéâtres, dans des salles de spectacle, parfois même dans des cadres éducatifs.
On ne s’en prend plus seulement à telle ou telle politique d’un gouvernement israélien. On exige des artistes qu’ils se justifient. On somme les Juifs de prouver qu’ils sont de « bons Juifs ». On leur demande de se désolidariser publiquement d’Israël pour avoir le droit de chanter, de jouer, de danser, d’enseigner, d’exister paisiblement. On importe dans la vie française un soupçon permanent : celui d’une culpabilité juive par association.
C’est indigne.
Que chacun soit libre de critiquer un gouvernement étranger est une évidence démocratique. Que chacun puisse défendre la cause palestinienne dans le cadre de la loi est un droit. Mais rien, absolument rien, ne justifie que cette cause devienne un prétexte à l’exclusion des Juifs, à la mise à l’index des Israéliens, à l’intimidation des artistes, à la désignation de boucs émissaires, à la banalisation de la haine ou à la réhabilitation d’obsessions antisémites anciennes.
Car les vieux poisons sont revenus.
On entend à nouveau que les Juifs auraient une emprise sur la France. On entend à nouveau que les Juifs influenceraient l’État, les médias, la justice, la finance, les décisions publiques. On entend à nouveau cette phrase monstrueuse selon laquelle « la France sans les Juifs deviendra la France ». Qu’on mesure bien ce que cela signifie : ce n’est plus seulement une injure, c’est une vision politique. C’est l’idée que la présence juive serait une anomalie nationale. C’est l’idée que l’exclusion des Juifs serait une purification de la France.
Nous répondons solennellement : la France sans les Juifs ne deviendrait pas davantage la France. Elle deviendrait moins République. Elle deviendrait moins fidèle à son histoire, moins digne de son droit, moins loyale envers l’universalisme qu’elle proclame.
Les Juifs ne sont pas des hôtes tolérés dans la nation. Ils en sont des citoyens. Ils en sont une mémoire. Ils en sont une présence constitutive. Ils ont combattu pour elle, pensé pour elle, enseigné pour elle, soigné pour elle, créé pour elle, défendu pour elle. Ils ne demandent pas un privilège. Ils demandent que la loi commune soit appliquée.
Ce que nous dénonçons aujourd’hui, ce n’est pas seulement l’antisémitisme des extrémistes. C’est l’insuffisance de réponse des institutions. C’est l’écart devenu insupportable entre la gravité des faits et la faiblesse des suites. C’est le décalage entre les discours officiels et la solitude concrète des victimes. C’est l’abandon progressif du terrain culturel, scolaire, universitaire, numérique et judiciaire à ceux qui intimident plus vite que l’État ne protège.
Nous le disons avec gravité : lorsqu’un artiste juif est déprogrammé, la République recule. Lorsqu’un artiste israélien est traité comme un criminel par nationalité, la République recule. Lorsqu’un établissement préfère annuler plutôt que protéger, la République recule. Lorsqu’un rectorat temporise alors qu’un contenu militant fracture la neutralité scolaire, la République recule. Lorsqu’une association doit supplier pour qu’une plainte soit regardée sérieusement, la République recule.
Et lorsqu’un gouvernement multiplie les signaux politiques ambigus à l’égard d’Israël sans mesurer leur répercussion dans la rue, dans les écoles, dans les universités et dans les salles de spectacle, il prend une responsabilité morale considérable.
Nous ne demandons pas au gouvernement français de renoncer à sa diplomatie. Nous lui demandons de ne jamais oublier que ses mots, ses silences, ses décisions et ses gestes sont interprétés en France par ceux qui cherchent déjà à justifier leur haine. Dans un pays où l’antisémitisme est à ce niveau, aucune ambiguïté n’est neutre.
Monsieur le Président de la République, nous vous demandons également de mesurer avec une extrême attention la portée de vos prises de position publiques depuis la fin de l’année 2023.
Dans un contexte où l’antisémitisme explose, où les Juifs de France sont sommés de se justifier, où les artistes israéliens ou juifs sont boycottés, où la haine d’Israël sert trop souvent de paravent à la haine des Juifs, aucune parole venue du sommet de l’État n’est neutre.
Nous ne contestons pas à la France le droit de conduire sa diplomatie, ni d’appeler à la protection des civils, ni de défendre une solution politique au conflit. Mais nous vous demandons solennellement de veiller à ce que les positions françaises ne puissent jamais être perçues comme unilatérales, déséquilibrées ou implicitement hostiles à Israël, seule démocratie de la région et nation encore meurtrie par le massacre terroriste du 7 octobre.
Lorsque la parole présidentielle semble insister davantage sur les fautes prêtées à Israël que sur la menace existentielle qui pèse sur ce pays, elle est immédiatement exploitée par ceux qui, en France, n’attendent qu’un signal pour transformer la critique d’Israël en mise en accusation des Juifs.
C’est cette mécanique que nous dénonçons.
Dans la période actuelle, la responsabilité du chef de l’État n’est pas seulement diplomatique. Elle est aussi intérieure, morale et républicaine. Chaque mot prononcé sur Israël résonne dans les écoles, les universités, les quartiers, les salles de spectacle, les réseaux sociaux et les tribunaux. Chaque ambiguïté affaiblit ceux qui combattent l’antisémitisme. Chaque déséquilibre apparent renforce ceux qui veulent faire des Juifs de France les comptables d’un conflit étranger.
Nous vous demandons donc, Monsieur le Président de la République, non de renoncer à la voix de la France, mais de la rendre plus juste, plus équilibrée, plus consciente de ses effets sur la sécurité morale, civique et parfois physique des Juifs de France.
Nous voulons également mettre en garde contre une dérive plus profonde encore : celle qui consisterait à regarder les Juifs liés à Israël, les Franco-Israéliens, les Israéliens vivant légalement en France ou les Français assumant leur attachement à Israël comme des étrangers de l’intérieur.
Il existe dans notre droit des mesures administratives d’éloignement visant des situations précises. Elles ne doivent jamais, sous aucun gouvernement, devenir l’instrument d’un climat idéologique. Aucune mesure administrative ne doit être pensée, rêvée ou brandie comme un outil de bannissement politique, culturel ou identitaire. La France ne doit jamais laisser s’installer l’idée qu’un lien avec Israël ferait de quelqu’un un suspect, un indésirable ou un citoyen diminué.
Ce serait une rupture républicaine.
Nous appelons donc à un sursaut immédiat.
Nous demandons la création d’un dispositif national de recensement des boycotts, annulations et pressions visant des artistes, intellectuels, enseignants, conférenciers ou structures juives ou israéliennes.
Nous demandons que chaque rectorat désigne un référent opérationnel capable de traiter sans délai les signalements d’antisémitisme, de propagande haineuse et d’atteintes à la neutralité scolaire.
Nous demandons que les parquets disposent d’une doctrine claire, rapide et lisible pour les infractions antisémites relevant de la loi sur la presse, de l’injure, de la diffamation, de la provocation à la haine, de l’apologie du terrorisme ou de la banalisation des crimes contre l’humanité.
Nous demandons que le ministère de la Culture affirme sans ambiguïté que le boycott d’un artiste en raison de sa judaïcité réelle ou supposée, de sa nationalité israélienne ou de son refus de se soumettre à un examen politique préalable est incompatible avec l’esprit républicain.
Nous demandons que l’État encourage les associations habilitées qui portent, parfois à bout de bras, la défense judiciaire des victimes.
Nous demandons que les plateformes numériques soient contraintes de coopérer réellement, rapidement, efficacement.
Surtout, nous demandons que les pouvoirs publics cessent de se satisfaire de l’indignation.
L’antisémitisme n’est pas une opinion. Ce n’est pas une colère sociale. Ce n’est pas un dommage collatéral du conflit au Proche-Orient. Ce n’est pas un excès militant. Ce n’est pas une maladresse de jeunesse. C’est une haine structurée, ancienne, polymorphe, capable de changer de vocabulaire sans changer de nature.
Hier, elle accusait les Juifs de trahir les nations. Aujourd’hui, elle les accuse de soutenir Israël. Hier, elle parlait de complot juif. Aujourd’hui, elle parle de lobby. Hier, elle désignait le Juif comme étranger. Aujourd’hui, elle désigne Israël comme une tache morale dont chaque Juif devrait se laver publiquement.
Le vocabulaire a changé. Le mécanisme demeure.
L’Observatoire Juif de France continuera d’agir. Nous continuerons de porter plainte lorsque le droit l’exigera. Nous continuerons de saisir les autorités compétentes. Nous continuerons de défendre les victimes. Mais nous refusons que la défense des Juifs de France repose sur l’épuisement d’associations que l’on félicite en public et que l’on laisse seules en pratique.
La colère que nous exprimons aujourd’hui n’est pas une colère partisane. Elle est républicaine. Elle est française. Elle est celle de citoyens qui voient monter la haine et qui refusent d’attendre le prochain drame pour que l’on découvre, une fois de plus, que tous les signaux étaient là.
Nous ne demandons ni faveur, ni passe-droit, ni protection communautaire. Nous demandons l’application du droit. Nous demandons la défense de la liberté. Nous demandons la protection de la culture. Nous demandons la neutralité de l’école. Nous demandons que la République tienne sa promesse.
Monsieur le Président de la République, il est encore temps que l’État reprenne toute sa place.
Car une République qui laisse ses Juifs seuls face à l’antisémitisme ne les abandonne pas seulement eux.
Elle s’abandonne elle-même.
Observatoire Juif de France
Copie : Premier ministre – Garde des Sceaux – Ministre de l’Intérieur – Ministre de l’Éducation nationale – Ministre de la Culture – ARCOM – DILCRAH
contact presse : contact@ojfrance.fr
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